Et voici la suite comme promise. J’espère qu’elle vous plaira. Ce chapitre est un peu plus long que les autres, petit cadeau donc. Le prochain arrivera la semaine prochaine, il est écrit et il n’attend plus que vous.
Chapitre 22
Je n’ai pas eu le courage. Quand je suis rentré, je n’ai pas eu le courage. Je n’ai pas pu lui parler. Je n’avais vraiment pas envie de me disputer hier soir. Je sais que c’est une mauvaise excuse. Mais j’ai postposé la discussion houleuse à aujourd’hui. Sauf qu’aujourd’hui, dimanche, Romain n’est pas là. Il est introuvable. Je me suis réveillé ce matin et j’étais seul. Déjà qu’on ne s’est pas adressé la parole de la soirée hier. Et j’ai l’impression que c’est un miracle qu’on ait dormi dans le même lit. Même si on était chacun de notre côté. J’ai beau faire tout le tour de la maison, je ne le trouve pas. Je doute qu’il soit parti chercher des croissants. Quoique, ça ne m’étonnerait pas de lui. Je vais dans la cuisine, aucune trace de lui. Forcément. J’ouvre le lave-vaisselle, pas de trace de petit-déjeuner. Bizarre. Il est parti sans le prendre ? Ca ne lui ressemble pas. Pas du tout même. « C’est le repas le plus important de la journée ». Le nombre de fois qu’il me la rabâchée celle-là. Et maintenant c’est lui qui saute le petit-déj’. C’est nouveau ça. Je suis pris d’un doute, et s’il était parti ? Et si pendant la nuit il avait décidé tout bonnement de partir. Peut-être qu’il s’est rendu compte que j’étais un poids dans sa vie. Non, il faut que je reste rationnel. Ce n’est pas son genre. Il n’aurait fait ça derrière mon dos. Ce n’est pas son genre. Ce n’est pas lui. Ca ne m’empêche pas de courir dans le couloir pour regarder la garde-robe : elle est remplie. Ses affaires sont là. Oui mais peut-être qu’il avait peur de me réveiller et que je lui fasse une scène. Mais après une inspection rapide tout ce qui lui appartient est là. Faut que j’arrête de me monter le chou comme ça. C’est pire. Je décide de sortir chercher le déjeuner. Je sais qu’il va revenir. Je le sais. Et je sais aussi que les croissants et pains au chocolat ne nous empêcherons pas d’avoir notre fameuse discussion. Mais c’est mieux que rien. Peut-être que ça rendra la discussion plus calme. C’est mieux que rien. Je sors. Il n’est pas sur le pas de la porte. Il n’est pas dans la rue. Il n’est pas au coin de la rue. Il n’est pas dans les barrages. Je pars à pied. J’aurais pu prendre la voiture vu qu’apparemment il l’a laissé mais j’ai besoin de me calmer et ce n’est pas au volant que ça arrivera. Que du contraire. Surtout avec tous ces conducteurs du dimanche.
En moins de dix minutes je suis à la boulangerie. Il n’est pas là non plus. J’embarque les pains au chocolat et les croissants et ressort. Je suis sûr qu’on dirait que je ressemble à un zombie. Ou un homme en fuite. J’ai le regard qui est part dans tout les sens. On ne sait jamais que je l’aperçoive quelque part. On dirait vraiment que quelqu’un me traque. Mais Romain n’est pas à mes trousses sinon je me serai laissé attraper depuis longtemps. Ne pas l’avoir vu au matin me fait prendre conscience que je ne veux pas le perdre. Je le sais depuis longtemps mais quand je disais hier à Sébastien que je partirai si Romain ne me comprenait pas, je me rends compte que je n’en serai pas capable. Je me suis trop habitué à lui. A l’avoir près de moi. J’arrive à la maison, elle est toujours vide. Il n’est pas encore là. Il n’est pas encore revenu. Mais où est-il passé ? Il va arriver. Je vais préparer la table et il sera là. Sauf que quand j’ai fini, Romain n’a toujours pas fait son apparition. Le café est dans la cafetière. Au chaud, comme moi. Je n’ai plus qu’à attendre.
J’entends la porte claquée. Je sursaute. J’accours dans le hall. Il est là. Plein de sueur. Il a été à vélo. Il était parti à vélo. Mais pourquoi je n’ai pas pensé à regarder dans le garage ! Mais je suis con quand je veux.
- J’ai été cherché des croissants, tu déjeunes avec moi ? Je t’ai attendu.
J’ai tout dis d’une traite. Certes la phrase n’est pas bien longue mais je n’ai pas voulu qu’il refuse.
- Oui, je veux bien. Des biscuits ça ne bourre pas. Mais je vais me laver d’abord. Commence sans moi.
Moyen détourné pour me faire comprendre qu’il mange avec moi non parce qu’il en a envie mais juste parce qu’il a faim.
- Non, je t’attends.
- Comme tu le sens.
Froid. Distant. Il n’est pas comme d’habitude. Il est réellement vexé. Mais ça ne va pas durer. Ce n’est pas dans sa nature d’être comme ça. Il est incapable de rester cet être froid tout le temps.
Je suis de nouveau seul. Je l’attends. J’entends la chaudière se mettre en route. Dans cinq, allez dix minutes, il aura fini. Il sera avec moi. Sauf que dix minutes plus tard, je suis toujours seul. J’entends toujours l’eau de la douche coulée. Ce n’est pas normal. Il ne traîne jamais comme ça sous la douche : il ne faut pas gaspiller l’eau. Je décide d’aller voir. Je veux rentrer mais la porte est fermée. A clé. Il ne ferme jamais à clé. Pourquoi il a fermé ? Il ne vraiment pas me voir. Il ne veut pas m’avoir dans les pattes.
- Romain ?
Rien. Pas un son à part l’eau de la douche. Je recommence et je toque à la porte en même temps pour qu’il m’entende. Mais toujours rien.
- Romain ? Romain, tu vas bien ?… Romain
L’eau s’arrête. J’entends la porte de la douche glisser. La clé de la serrure tournée. Et je vois Romain ouvrir violement la porte.
- Tu veux bien me laisser tranquille ! J’aimerai être seul !
- Tu viens d’être seul pendant deux heures sur ton vélo !
Il est énervé. Du coup, je m’énerve. Ca ne pouvait pas manquer. Ca promait pour la suite.
- Et bien, j’aimerai l’être encore.
- Sauf que ça fait plus d’une heure que je t’attends pour te parler. Donc, tu te sèches et tu viens prendre ce putain de déjeuner que j’ai été cherché.
Il me claque la porte au nez. Je crois que j’ai mes nerfs qui lâchent. Je suis énervé. Il faut que je me calme. Sauf que je n’apprécie pas que Romain m’ait fermé la porte si gentiment au nez, alors je l’appelle en frappant encore sur la porte. Il joue au sourd. Un vrai gamin. Ca au moins ça n’a pas changé. Ca m’énerve de m’énerver pour ça. Et le pire c’est que je sais en plus que ça ne changera rien.
- Je t’attends dans la cuisine. Ne traîne pas… s’il-te-plaît.
Je m’attendais à entendre sa vanne pourrie mais même pas. Alors, je redescends. Je m’assieds à la table de la cuisine devant la le déjeuner. J’attends. Je réfléchis. Mon front finit par se poser sur les bras croisé sur la table. Par où commencer ? Aucune idée. Comment amener le sujet ? Il n’y a pas à l’amener vu que c’est ce dont nous devons parler. Nous le savons tous les deux que nous allons parler de ça. Donc par où commencer ? Et si j’attendais qu’il commence. C’est lui qui a un problème avec mon point de vue. Moi aussi mais c’est lui que ça gêne le plus. C’est à lui d’amener le sujet sur le tapis. J’attendrai qu’il m’expose son point de vue. Ce n’est pas la solution. Je le sais bien. C’est moi qui ai orchestré tout ça. Je n’ai pas le temps de réfléchir plus que j’entends la chaise en face de moi être trainée par terre. Je me redresse d’un coup. Il est là face à moi. Je ne dois pas remettre à plus tard. Je ne dois pas me débiner. Il faut absolument que l’on mette les choses à plat. Aujourd’hui.
Je me lève et vais chercher la cafetière, je lui sers son café et vais pour me servir le mien. Mais la voix de Romain m’arrête.
- Tu ne devrais pas, tu es déjà assez énerver.
Je repose la cafetière sans broncher. Je prends sa tasse remplie et vais la vider dans l’évier. Il est déjà assez énervé aussi et vu que le vélo n’a pas l’air de l’avoir calmé…
- Je peux savoir ce que tu fais ?
Je prends deux bols, les remplis de lait et les mets deux minutes dans le micro-onde.
- Je fais du chocolat chaud.
- Non, je peux savoir pourquoi tu as jeté MON café ?
- Je suis énervé. Et tu es énervé. Donc pas de café. Et comme tu es déjà bien réveillé, ça ne devrait pas poser de problème.
Je sui resté calme. Peut-être trop calme. Enfin, c’est mieux que rien. Il me répond par un grognement et en s’affalant sur sa chaise. Elégant. Je m’appuie contre l’évier et attends que le lait soit chaud pour continuer. Je le fixe. Ses cheveux sont encore humides et il porte son vieux sweet avec un pantalon de training. Très classe… Il me regarde. Ses yeux ne sont plus froids comme tout à l’heure. Ils sont juste remplis de colère. Et cette colère a l’air d’être contre moi. Ai-je mérité tout ça pour seulement lui avoir raconté la vérité qu’il ne veut même pas croire ? Je suis arrêté ici dans mes réflexions : le lait est chaud. J’apporte mes bols à table et mets la poudre de cacao. Je lui prépare tout. Peut-être un moyen pour faire en sorte que tout se passe bien. Pour amadouer la bête comme on dirait. Je trempe mon pain au chocolat et je mange tout en regardant Romain. Il doit le sentir car il m’aboie un :
- Quoi ?
- Rien.
Un mensonge. Bien sûr qu’il y a quelque chose. On dirait que je me défile. Encore. En même temps, ça me fait rire car je n’ai aucun problème pour plaider devant la cour, pour rabaisser les avocats de l’autre camp. Et là, devant mon amant, mon compagnon, je reste muet. Incroyable quand même.
- Tu voulais qu’on parle. Alors je t’écoute. Qu’est-ce que tu veux ?
Bon. Ben, là, il n’y a plus trop de choix. C’est le moment de remettre les pendules à l’heure. En espérant qu’une fois que ça soit fait, il n’y ait plus jamais à le faire.
- Je veux qu’on mette les choses au clair.
- Sur quoi. Y a un problème ? Il me semble pas qu’il y en ait. Si ?
- Arrête Romain. Ca ne te va pas. Je veux qu’on en parle calmement. Je veux pas qu’on s’énerve encore une fois.
Je l’entends inspirer. Il se calme. Ca doit vraiment lui tenir à cœur pour qu’il se mette dans un état pareil.
- Je crois qu’il faut qu’on se mette d’accord une bonne fois pour toute.
- Tu vas rester camper sur tes positions et moi avec. On va droit dans le mur Kyle !
- Romain
Ma voix sonne tel un avertissement. Il met d’office des barrières. A croire qu’il ne veut en rien arranger de la situation. Je dois le prendre comment là ?
- On va parler. On va se comprendre. Et ça va s’arranger.
- Tu es bien optimiste.
Il n’en faut pas plus pour que je m’énerve. A croire il ne croit plus en nous. A croire qu’il veut qu’on arrête. Qu’est-ce qu’il lui prend ?
- Maintenant, tu vas arrêter. Tu vas arrêter de jouer au gamin. Tu vas arrêter de faire ton arrogant. Encore une phrase du style et je prends la porte. Et tu sais que je le ferait car là, j’en ai marre. Alors, on va avoir cette putain discussion. Et va trouver une solution. Parce que si on trouve pas de solution, c’est fini. Je ne vois pas comment on pourrait continuer. C’est compris ?
Aucune réponse. Il se contente de me regarder. Il ne dit rien.
- Est-ce que c’est compris ?
Le ton a encore augmenté d’un cran. Je suis à bout. Et, lui, il garde le silence. Ses yeux sont baissés, son dos est voûté. Plus rien à voir avec ce qu’il tentait de faire paraître tout à l’heure. Mais il ne daigne toujours pas me répondre. Il m’agasse. Je pense que c’est fini. Il n’a pas l’air de vouloir sauver quelque chose de notre couple. Il le sait en plus que je ne rigole pas. Il le sait que si dans trente secondes il ne dit rien je partirai. Et que je ne reviendrai pas de la journée. Il le sait que ce ne sont pas des paroles en l’air. C’est trop tard. J’en ai marre. Il s’en fou. C’est terminé. Je me lève.
- C’est compris.
Son regard est sur moi. Sa voix était calme. Je m’assieds. On va pouvoir enfin communiquer. On va pouvoir mettre les choses au clair.
- On commence par quoi alors ?
- On devrait peut-être commencer par expliquer notre point de vue. Sans se couper, on s’écoute.
- Ca va être dur pour toi ça de ne pas couper la parole. Tu es avocat quand même !
La première note d’humour. Ca fait du bien. Je le retrouve. Je pense que nous allons pouvoir parler dans le calme. Comme des adultes. Enfin.
- Je commence alors.
Il boit un peu de cacao et ferme les yeux en inspirant un coup. Il se tait. Il doit mettre ses pensées en ordre.
- Je ne suis plus ton médecin. Tu me diras, je ne l’ai pas été longtemps mais je l’ai été quelques mois quand même. J’avais la situation en main. Je savais quoi exactement. Et là, ce n’est plus le cas. Je ne suis plus ton médecin. Je suis ton compagnon. Ca ne fonctionne plus pareil. Or, j’ai besoin de savoir ce qu’il se passe. Je suis médecin et je peux t’aider mais tu refuses.
J’ouvre la bouche pour réagir mais il me rappelle que nous avons dit que nous ne nous interromprons pas mutuellement.
- Le métier qui ressort. Un avocat ne sait pas écouter jusqu’au bout.
Heureusement, il accompagne sa petit pique, car s’en ait une, d’un clin d’œil sinon je me serai vexé. Et peut-être que j’aurai moins bien écouté en me disant ça. Mais là, comme c’est une « taquinerie », j’écoute. Attentivement.
- Donc, je disais. Je suis médecin et ne pas savoir… j’aime pas ne pas savoir surtout quand la personne concernée est celle avec qui je vis depuis plus de dix ans. Au début, ça me dérangeais pas, tu allais bien.
- Mais je vais bien ! … désolé continue
- Donc, tu allais bien. Mais l’année dernière tu as été malade. Et tu aurais dû être affaibli. Tu devrais être en train de prendre des médicaments car la maladie aurait dû en profiter. J’en étais persuadé. Mais c’est vrai que ce n’est pas parce que tu tombe malade que d’office le virus en profite. Je sais. Mais là… Je… J’ai… J’ai eu peur je pense. Et puis, tu me dis que tu vas bien. Que tout est normal. Mais tu ne me donnes aucune preuve. Je dois croire ce que tu me dis. Mais je suis médecin et même si le médecin que tu suis est excellent je veux connaître précisément ton cas. Je veux savoir comment je devrai réagir si… si… enfin si tu sais quoi.
Je hoche la tête pour montrer que je comprends. Il ne m’imagine pas un pied dans la tombe mais il veut être préparé et si je devais suivre un traitement il voudrait pouvoir vérifier. Contrôler un peu quoi. Et dire que je ne comprends pas serait un gros mensonge. Si les rôles étaient inversés et qu’imaginons Romain devrait se faire défendre devant un tribunal, j’aimerais connaître l’angle d’attaque de son avocat et tout le tralala qui va avec. Je dois admettre que les raisons de Romain étaient totalement légitimes. Mais les miennes aussi.
- Je comprends. Mais… Je. Tu es médecin. Tu connais tout ce qui a à savoir sur ce que j’ai. Et pour moi c’est un problème. Je ne veux rien de cacher mais je ne veux pas lire dans ton regard que ça va mal le jour où mes CD4 vont diminuer. Je ne te cache rien. Mais le jour où je devrai commencer le traitement tu le sauras. Mais tu ne sauras pas pourquoi. De toute manière tu comprendras en voyant les médicaments. Je n’ai pas envie d’être un poids pour toi et je ne veux surtout pas que tu joues les nounous ou les infirmières pour moi. Tu es mon compagnon et tu garderas ce statut là. Je crois que je veux que rien ne change.
- Mais les choses vont changer.
Ha ben tient. Lui, il peut m’interrompre mais moi je ne peux pas.
- Romain
- Tu avais fini, tu vas tourner en rond dans tes explications après.
- Tu as l’air si sûr de toi…
- Tu veux rajouter quelque chose ?
- Non, je crois pas.
- Ha ben tu vois !
- C’était par principe.
- Donc, je disais, les choses vont changer. Et heureusement.
- Pardon ?
Je crois que pour le coup je m’étrangle. Il veut que je tombe malade là ? C’est ça qu’il veut dire ? Je dois avoir mal compris c’est pas possible autrement. Je dois avoir mal interprété car je vois son regard paniqué. J’ai mal compris. Non, il s’est mal exprimé.
- Non, je veux dire. Les choses évoluent. Je parle pas forcément de ta maladie. Non. Depuis 10 ans, notre relation évolue, elle change. T’es d’accord ?
Je me contente d’hocher la tête pour l’inviter à approfondir ses pensées. Je veux voir là où il veut en venir même si je le vois très bien.
- Alors notre relation va encore évoluer. Et là, maintenant, tout de suite, elle va encore prendre un autre tournant. C’est pour ça qu’on a cette discussion.
- Oui, parce qu’on n’envisage pas les choses de la même manière.
- Et qu’on reste campé sur nos positions. Est-ce que tu crois que tu pourrais mettre de l’eau dans ton vin si je fais pareil ?
- Je ne sais pas et toi ?
- J’aimerai essayer.
- Et bien voyons ce que l’on veut bien faire alors.
Etonnement aucun de nous deux ne s’est énervé. J’avoue que je suis surpris. En plus, quand je vois comment les choses avaient commencé !
- Je veux venir chez le médecin avec toi.
Voilà, les négociations commencent. Oui, car il s’agit véritablement de négociations. Et elles ne vont pas être aisées. Il me demande évidemment la seule chose que je ne veux pas lui accorder. Le médecin, la visite chez le médecin, je ne veux pas. C’est personnel.
- Non.
- Non ?
- Oui, non. Je ne veux pas. Je ne veux pas que tu viennes avec moi. Ca, je ne veux pas.
- Et pourquoi ?
- Parce que je ne veux pas. Je ne veux pas que tu y assistes. C’est à moi, c’est personnel.
- Et on fait comment ?
- On trouve un compromis.
- Un compromis…
Il a l’air ravi de devoir trouver un accord. Ca l’enchante même. Je vois bien que ça l’embête de ne pas avoir ce qu’il veut. Il repousse les miettes qui sont devant lui. Il chipote. Il réfléchit. Sûrement à ce qu’il veut bien me concéder. Et à ce qu’il ne veut pas. Il redresse la tête et se concentre sur notre discussion.
- Tu proposes quoi ?
- Je ne sais pas mais tu me laisses mes visites chez le médecin seul.
- D’accord.
- Et si je te laisse regarder les prises de sang ? Les analyses ? Ca te suffit non ?
- Oui, ça me suffit.
- Mais tu ne les regardes pas quand je suis dans la maison. Et quand tu les as lus, je ne veux pas que tu m’en parles. Tu n’en fais aucune remarque. Rien pas un mot.
- Pas un mot d’accord.
- Et si les résultats sont mauvais, tu ne me dis rien non plus. Et tu ne me regarde pas comme un condamné.
- On fait comme si de rien n’était. D’accord.
- Si rien de tout ça n’est respecté, ne fusse qu’un seul truc, cette accord est rompu.
- Kyle
- Non, si je vois qu’il y a un truc qui change, je ne te montre plus rien.
- Je vais faire avec.
- Bien.
- On fait comme si de rien n’était alors ?
- Oui.
- On ne parle pas de ce que tu as ? Jamais ?
- Non.
- Je ne suis pas d’accord.
Je me doutais qu’il n’accepterait pas. Ca aurait été trop de beau de faire comme si de rien n’était. En dix ans, nous n’avons jamais vraiment abordé le sujet vu que tout allait bien. Tout va encore bien aujourd’hui. Sauf que Romain pense que je lui cache des trucs. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui il faut remettre les choses au point. Même si je n’ai rien. Enfin, rien, façon de parler.
- Si on ne peut pas parler de ça, ça ne sert à rien. Tout ça ne sert à rien.
- Mais je n’ai pas envie qu’on en parle.
- Dénier ne sert à rien.
- Je ne nie pas.
- Non, tu veux juste faire comme si de rien n’était.
Le ton monte. Légèrement. Il s’énerve. Il s’agace. Et je pense que je le comprends. Mais je ne veux pas en parler. Ce n’est pas du déni. Je ne veux juste pas penser à ça. J’en parle déjà chez le médecin. Et je ne veux pas en parler quand je reviens. Je veux juste profiter. Ce n’est pas du déni. Je ne nie certainement pas ce que j’ai.
- Tu ne veux pas en parler. Tu ne veux rien me dire ! Mais tu crois quoi ? Tu crois que je n’en ai rien à faire ? Tu crois que je ne me tracasse pas ? Tu crois que rien savoir ça me réconforte ? Tu crois quoi ? Tu crois que je ne m’imagine rien ? Tu ne me dis rien et du coup je me fais des films. Je sais tu vas me dire que tu n’as rien. Et je te crois mais ça ne m’empêche pas d’imaginer. Alors, oui, je veux qu’on en parle !
- Romain, je ne veux pas en parler. Je ne nie pas ce que j’ai sinon je ne ferai rien. Je ne veux pas, je veux juste pourvoir penser à autre chose après ces visites. Je veux me changer les idées. Juste me changer les idées.
- Mais je ne demande pas à ce qu’on en a parle tous les jours ! Juste de temps en temps. Ne me dis pas que tu n’as jamais envie d’en parler à quelqu’un. Ha ben, suis-je bête tu préfère en parler avec Sébastien ! Et ne me dis pas que c’est différent, il fait le même boulot que moi ! Alors ne prend pas ça comme excuse.
- C’est plus facile.
Sébastien est mon meilleur ami. Ce n’est pas mon amant. Ce n’est pas mon compagnon. Je ne vis pas avec. Et donc, je ne vois pas tout au long de la journée ses regards qui me diraient que je suis mal barré. Il est neutre dans cette histoire. Objectif. C’est pour ça que c’est plus facile. Il est moins touché par la situation. Romain est impliqué dedans. Trop. Et ça me fait peur. Je me projette trop loin dans le futur. Et c’est pour ça que je ne lui en parle. Je ne veux pas l’écarter, je veux juste le protéger. Mais apparemment je fais tout le contraire. Ce n’est pas la bonne solution. Je m’en rends compte.
- Plus facile ?
- Mais je ne vis pas avec ! Si je ne veux pas le voir pendant une semaine je ne le vois pas. Et c’est bon.
- Tu ne veux plus voir alors ?
Tout d’un coup, il s’est calmé. Il a mal compris. Merde.
- Non. Non. Tu as mal compris. Je veux dire que… On s’y prend mal. Je me rends bien compte que je m’y prends mal et qu’avec ce que je veux ça te ne te rassure en rien.
- Donc, tu te rends compte que se taire ne sert à rien ?
- Oui. Je pense que tu en as besoin.
- Et toi aussi. Sébastien ne suffit pas. Tu ne vis pas avec lui.
- Tu veux qu’on en parle maintenant ?
- Je ne pense pas que c’est le moment. On a déjà bien avancé.
- Oui mais tu ne me fais pas confiance quand je te dis que je n’ai rien. Donc, il y a bien encore un problème.
- Je te l’ai dis. Je te crois mais comme je n’ai rien d’autre comme information entre les mains, je me fais des tas de scenario. Mais maintenant, on va communiquer donc ça n’arrivera plus.
- Mais je te le dis quand même. Je n’ai rien. Mes résultats sont normaux. Mes CD4 sont ok. Ma charge virale est constante. Pas d’augmentation. Je n’ai rien. Pas de traitement à prendre.
- D’accord. Et à partir de maintenant, tu me tiens au courant.
- Je te tiens au courant. Promis.
Il hoche la tête. Au final, il avait raison. Et je le savais mais je ne voyais que ma petite personne sur ce coup. Je n’ai pensé qu’à moi. Mais maintenant, ça va changer. La discussion est terminée. Nous nous remettons à bouger. Romain se met à débarrasser la table. Je la nettoie. Comme si rien n’avait eu lieu. Mais rien qu’en regardant le visage de Romain, on peut voir qu’il y a un changement, il est plus détendu. Et je pense que sur moi aussi. Un poids s’enlève de mes épaules. Je suis plus serein. Plus léger. Dans un couple, nous sommes deux. Et on partage tout. Même ce qui est plus délicat. Romain s’approche et vient me volet un baiser. Le premier depuis hier au moins.
- T’es quand même une vraie tête de mule quand tu veux.
A suivre…