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MEC Chapitre 24

10 novembre 2011

Je sais, je sais , j’ai mis du temps. Beaucoup de temps. Trop de temps. D’accord.  Mais ça devient compliquer, plus j’avance vers la fin, plus j’ai du mal à l’écrire. Mais bon, j’espère que la suite arrivera plus vite que celle-ci.

-            Tu étais où ?

-            Quelque part.

-            Kyyyyle.

-            Quoi ?

-            Tu joues à quoi ?

-            A rien Romain.

Je passe à côté de lui. Je n’ai pas envie de parler. Je veux juste prendre une bonne douche bien chaude. Je veux juste enlever cette odeur de moi. Je veux juste me laver et me coucher. Ne plus penser. Me vider un peu plus la tête. Mais c’est sans compter sur mon amant que ne veut pas que je rejoigne tout de suite la salle de bain.

-            Tu pues la clope. Qu’est-ce que t’as fait ?

-            Rien Romain, rien.

-            Kyle, arrête de te foutre de moi. T’étais où ?

-            Nulle part.

-            Kyle

-            Fou moi la paix Romain ! Je veux juste aller dans cette foutue salle de bain.

-            Où

-            Romain, ta gueule.

Apparemment, c’est le mot magique que je devais dire. Il me fout enfin la paix. Je vais pouvoir enfin prendre cette foutue douche et enlever cette odeur de moi. Depuis que je suis sorti de cet hôpital, j’ai l’impression que le désinfectant me suit. Même l’odeur de la cigarette n’arrive pas à masquer. Et puis cette odeur de mort qui colle à la peau. Ceci mêlé à l’image de Maxime amaigri, fatigué. En un mot malade. En imagé, un pied dans la tombe. Ca ne part pas. Et pourtant, Dieu sait que j’ai essayé de me l’enlever cette image et cette odeur. J’ai bu un verre de Scotch. Mais l’image n’est pas partie. Alors j’en ai bu un en plus, puis deux. Je n’ai pas abusé. De un parce que je n’ai plus l’habitude. Et de deux, parce que je n’en ai pas le droit. J’ai le droit de me faire plaisir mais pas d’en abuser. Enfin quand il s’agit d’alcool.

Je me décide enfin à sortir de la douche. Je ne sens plus les odeurs de désinfectant, de mort, de médicament. En même temps, j’ai tellement frotté que ça n’aurait pas été normal. Par contre, je vois toujours Maxime sur son lit d’hôpital avec un teint blafard. Cette image ne veut pas quitter ma tête. Je ne pensais pas que ça me marquerait tant que ça. Mais apparemment c’est le cas. Je sors de la salle de bain après avoir revêtu un bas de jogging qui me sert de pyjama. J’espère pouvoir rejoindre le lit pour tenter de trouver le sommeil. Bien entendu, c’est sans compter sur la ténacité de Romain qui guette ma sortie. Il faut croire que je ne vais pas être tranquille tout de suite.

-            Kyle, il faut qu’on parle.

-            Non, TU veux qu’on parle.

-            J’ai téléphoné à Sébastien.

-            Et ?

-            Il m’a dit que tu avais été à l’hôpital.

-            Oui Romain j’ai été à l’hôpital et je n’ai aucune envie d’en parler.

-            Je suis là Kyle

-            Je sais que tu es là, depuis tantôt tu n’arrêtes pas de me poursuivre. Mais je ne veux pas en parler. C’est pour ça que je n’ai pas voulu rentrer. Parce que je savais bien que Seb allait jouer à la mère poule et s’inquiéter au final du bien fondé de sa demande. Mais c’est trop tard ! Et je n’ai pas envie d’en parler.

-            Kyle, on peut en parler

Mais je ne l’écoute même pas. Pour quoi faire ? Pour entendre son discours de médecin sur la maladie ? Pour entendre son discours de compagnon qui compatit à ce que j’ai ressenti ? Ou alors son discours moralisateur sur le fait que je n’aurai pas dû partir. Non, je préfère fermer mes écoutilles. Je vois ses lèvres bouger mais je n’entends pas. Je hausse les épaules et passe à côté de lui. Je ne croise pas son regard. Je n’ai pas peur. Je n’ai tout simplement pas envie de voir son regard choqué de mon comportement. Non, tout ce que je veux, c’est mon lit. Et du silence. Et un sommeil sans rêve aussi. J’entre dans la chambre. Evidemment, Romain est sur mes pas mais je ne m’en inquiète pas. Je m’enfous. Je m’en contrefous. Je m’allonge sous les draps. Ils sont froids. C’est désagréable mais en bougeant vite fait bien fait ils se réchauffent. Romain, lui, est assis au bout du lit et se prend la tête entre les mains. Je ne m’en veux même pas pour ce que je lui fais subir. Mais demain je sais que le sentiment sera autre. Mais là, tout de suite, je ne m’en préoccupe pas. Non, je préoccupe du sommeil qui commence à me cueillir.

Un visage maigre, marqué par les difficultés de la vie. Un visage creusé, blafard. Et puis ce fond blanc. Blanc. Comme l’hôpital. Et ce visage qui voguait dans ce fond sans profondeur. Un visage voguant tel un fantôme. Un visage de l’outre-tombe. Et ce sur visage les traits de Maxime. Mais au fil du temps, ce visage changeait. Ce visage se confondait avec le mien. A la fin, c’est moi qui voyageais dans cette espace inhospitalier. C’est moi qui mourrais. C’est moi qui quittais le monde. Je mourrais. Le Sida avait eu raison de moi. Je mourrais. Je suis mort. Un rêve. Ce n’était qu’un rêve.

C’est la voix de Romain qui me réveille.

-          Cœur, réveille-toi. Je suis là.

Son corps est collé au mien et sa main passe et repasse dans mes cheveux. Sa voix est douce mais je dénote un ton inquiet. Effectivement, il est rare de voir tout transpirant, si ce n’est quand nous faisons l’amour. Mais je suis sûr que ce qui a dû l’alarmé pour de bons sont les gigotements dont j’ai fait preuve. Et dont il a fait les frais en se ramassant un ou deux coups de pied.

-          Je suis là.

Je sors enfin définitivement de ce mauvais rêve. Le corps chaud me rassure. Je suis là. Je suis en vie. Je ne suis pas un corps léger. Un corps vaporeux. Non, je ne suis bel vivant.

-          Kyle ?

J’émets un son qui ressemble plus à un grognement qu’autre chose. Je me redresse, pose mes pieds sur le sol.

-          Tu sais Kyle, parler te fera du bien.

-          Je sais.

Mais je me lève et me rends dans la salle de bain pour y passer mon visage à l’eau froide. Romain ne me suit pas. Au contraire, il se recouche. J’en fais de même. Nous sommes samedi, aucun de nous ne travaille et surtout il fait encore noire dehors. Il doit être au maximum cinq heures du matin et ce n’est décidément pas une heure décente pour se lever un week-end. Je me recouche dans l’antre chaud et Romain vient se blottir contre moi. Il ne dit rien. Il se contente juste de passer son bras par-dessus mon torse et de venir y poser sa tête. Sa jambe se faufile entre les miennes et il ne bouge plus. C’est dans cette position que nous endormons pour ne nous réveiller que sur les coups de onze heures.

ooOoo

Nous sommes assis dans le canapé. Romain est allongé, sa tête reposant sur mes genoux. La télévision diffuse un téléfilm que je regarde d’un œil. Mon compagnon ne m’a plus harceler de question. Tout au contraire, il se tait et me montre qu’il est là. Pour moi. Un geste. Une présence. Et je le remercie d’être là. Moi et mon caractère de tête de mule. Je ne sais pas si je pourrai me supporter moi-même. En même temps, je ne suis pas souvent dans cet état. La dernière fois où j’ai eu ce sale caractère est quand je me suis retrouvé à la maison et que mon frère était présent. Nous ne nous étions pas vu depuis six mois et j’ai eu droit à une attitude froide et fermée en public. Les rares fois où nous n’étions que deux, ses paroles étaient acerbes et insultantes. Quand je suis revenu à la maison, ses propos ont tourné et tourné dans ma tête. Et en parallèle, je me rappelais tous nos moments passés gamins. Des moments entre frères à faire les quatre cents coups. Quand j’ai constaté pour la seconde fois à quel point notre relation s’était dégradée, ça m’a mis un coup. Et Romain qui avait voulu savoir ce qui c’était passé. Mais je me suis tu. Je n’ai pas voulu lui raconter ce dîner. Non. Je ne voulais pas répéter les horreurs que j’avais entendues. Pendant des heures et toute la nuit j’ai pensé à rompre avec Romain. Ca faisait sept mois que nous étions ensemble et déjà je lui traçais un futur incertain. Combien de temps allais-je vivre sainement ? Une fois que ça ne serait plus le cas, pourrait-il supporter le poids d’un malade ? Comme aujourd’hui il m’a assailli de questions et comme aujourd’hui je n’y ai pas répondues. Alors à la place, il m’a montré qu’il était et m’a montré qu’il ne comptait pas me quitter. Je ne sais pas comment il a su qu’il s’agissait de ça. A mon avis, ma mère devait se cacher derrière tout ça ou alors Romain a un sixième sens très développé.

Aujourd’hui, j’hésite à en parler. Je suis persuadé que ça me passera. Mais en parler avec Romain me fera du bien. Je le sais. Mais en parler signifie lui étaler tout mes doutes. Je sais qu’il s’en doute. Après tout, il a l’habitude avec ses patients. Mais ce n’est pas la même chose. Ici, il s’agit de nous deux. Parce qu’indéniablement, il faudra mettre sur la table notre relation.

-          C’est mon ex que j’ai été voir à l’hôpital hier.

-          Maxime ?

Romain n’a pas bougé d’un pouce. Il a toujours sa tête tournée vers la télévision mais je sais que j’ai toute son attention. Il doit se dire que je devrais avoir plus facile à me confier si je n’ai pas affaire à son regard.

-          Oui, lui.

Silence.

Je ne sais pas ce que je dois dire. Raconter les faits et uniquement les faits ? J’aurai trop l’impression d’avoir commis un crime. Or ce n’est pas le cas. N’est-ce pas ?

-          Je crois que ça m’a chamboulé. Enfin, non. Ca m’a chamboulé. Pas dans le sens que la flamme a été ravivée. Non… Non. Je ne pourrai pas ça. Lui et moi, ce n’est plus possible.

-          Kyle. J’ai compris, ne t’inquiète pas.

-          D’accord… Enfin… tu sais, il… il en n’a plus pour longtemps. Et… Je veux pas devenir comme ça, Romain… Je veux pas. Je pourrai pas. Non ,je pourrai pas rester comme ça.

-          Kyle, je suis là.

-          Mais c’est bien ça le problème. Je veux pas te faire subir ça. Me voir comme ça. Non, je veux pas Romain.

Romain se redresse et s’assied en position d’indien à côté de moi.

-          Kyle, je suis avec toi en connaissance de cause.

-          Oui mais l’avoir vu comme ça c’est…

-          Kyle, on n’y est pas encore. Alors s’il-te-plaît, arrête avec ça. On n’est ensemble… et ne pense même pas à partir sous ce prétexte.

Son ton est monté sur la fin. Peut-être a-t-il cru que je pensais sérieusement à mettre fin à notre histoire. Bon, c’est vrai que j’y ai pensé. Mais je savais qu’il en était hors de question pour Romain. Et puis, je n’ai pas encore développé la maladie. Je suis encore au stade de ma vie où je ne dois pas encore aller à l’hôpital toute les semaines. Et puis, ma vie sans Romain, j’ai dû mal à l’imaginer. En même temps, après quinze ans de vie commune, il serait difficile de dire le contraire. Enfin, ça ne veut rien dire étant donné les couples qui divorcent et se séparent même après autant de temps. Romain, il est là depuis le début. Et tout seul, je ne pourrai pas gérer quand cette saloperie se déclenchera. Je suis un égoïste. Je le sais. Mais j’assume. Je ne suis qu’un égoïste. Surtout avec ce que je vais demander.

-          Romain, il faut que tu me promettes une chose.

Son regard se fait méfiant. Il essaie de lire sur mon visage ce que je vais lui demander. Il ne dit rien. Il observe. Il est indécis. Je suis sûr qu’il se dit qu’il y a un piège. Surtout avec la discussion que nous avons. Il a bien raison de se méfier mais je ne lui en laisse rien paraître.

-          Ca dépend.

-          Romain, s’il-te-plaît.

-          Kyle, je te mens pas, je le sens pas ce que tu vas me demander.

-          Je veux juste pas finir comme Maxime. Je ne veux pas être à ce point là. Non, tais-toi. Il n’y aura quand même plus rien à faire, je devrai quand même mourir…

Silence. Un grand silence. Il me regarde. Non, il me fixe. Ses yeux sont grand ouverts, sa bouche l’est tout autant. Je le savais. Je savais que je n’aurais jamais dû rien lui dire. Il ne peut pas comprendre. Il est médecin. Oui, il est là pour sauver des vies, pas pour les enlever. J’aurais mieux fait de me taire. J’aurais dû.

-          Je…

Nouveau silence. Romain est perdu. Totalement. Je suis sûr qu’il essaie encore d’assimiler ce que je viens de lui dire.

-          Je ne veux pas.

Son ton est indigné. Romain vient de se réveiller. Il vient de comprendre ce que je viens de lui demander. Il comprend. Plus les secondes passent et plus il comprend. Plus il est choqué.

-          Non mais tu… Tu peux pas me demander ça ! Mais tu ne peux pas. Moi ? Ca va pas être possible. Tu me demandes de te tuer !

-          Mais je ne te demande pas de me tuer, je te demande de me soulager de cette maladie.

-          Mais c’est exactement la même chose Kyle !

-          Non, je te demande d’abréger mes futures souffrances.

-          C’est la mê-me-cho-se !

Droit dans le mur. C’est là où nous mène cette discussion. Nous allons tourner en rond longtemps comme ça si nous continuons à camper sur nos positions. Je veux. Il ne veut pas. Mais j’insiste. Il en fait de même mais dans son sens.

-          J’aurais rien dû te dire. Oublie ce que je t’ai dit.

-          Non. Non. Tu… Tu devais me le dire… Mais je… Je ne peux pas, je ne pourrai pas te faire ça à toi. C’est…

J’ai l’impression qu’il va me faire une crise d’angoisse. Ca respiration s’accélère. Il se lève et se dirige vers la fenêtre du salon donnant sur le jardin. Je reste sur le canapé, le laissant seul debout. Je pense que c’est mieux de le laisser réfléchir. Il inspire un bon coup et expire tout aussi profondément. Je dois le laisser réfléchir à la possibilité même si je sais parfaitement qu’il n’adhérera pas à ma demande. Mais peut-être que dans dix ans, il approuvera. Sinon, je devrai trouver une autre solution. Et j’avoue que je n’ai pas envie d’y penser pour l’instant. J’entends Romain parler tout bas. Il se parle à lui-même, ses paroles ne me sont pas destinées.

-          Non… Je peux pas. Enfin… Je ne veux pas. Ok, c’est plutôt que je ne veux pas imaginer ce moment-là mais même… Mais en même temps, ça demande est légitime. Mes patients me le demandent aussi quand ils savent qu’il n’y a plus aucun espoir et qu’ils sont condamnés. Mais, lui ce n’est pas pareil. Et puis, on n’est pas sûr que ça sera accepté. Et… Non mais le fait est là, je ne veux pas lui faire ça. Je ne veux pas. Je pourrais mais je ne veux pas.

Et il continue comme cela. J’ai bien compris qu’il ne veut pas, ce que je peux comprendre. Très bien même. Maintenant, il pèse le pour et le contre. Mais je sais que nous irons droit dans le mur si nous continuons de parler de ça. J’ai semé la graine. Je n’ai plus qu’à attendre que celle-ci pousse pour que quand ce jour viendra, cette idée soit acceptée. En attendant, il n’y a plus qu’à attendre justement. Romain se retourne vers moi.

-          Kyle ? Je… Je pense que ce n’est pas une discussion que nous devrions avoir aujourd’hui. On verra bien quand le moment viendra d’accord ?

-          On verra on fonction de l’évolution de la situation, ça me va.

-          Bien.

Sur cette affirmation, Romain marche vers moi qui suis resté sur le canapé. Il se place à califourchon sur mes genoux et vient placer sa tête dans le creux de mon. Je sens sous souffle effleurer ma peau. Nous restons quelques minutes avec mes mains sur ses hanches. Le moment est simple. Le sentir contre moi me fait mine de rien du bien. Je sais qu’il est là. Et ce quoi qu’il arrivera. Au fil des années, il me l’a montré qu’il était présent pour moi.

-          Kyle, montre-moi que tu es bien vivant.

Des lèvres chaudes et humides viennent se poser dans mon cou. Je vois qu’il n’a pas perdu le nord. Et puis, c’est un moyen efficace d’oublier. Et de conclure cette réconciliation. Et de me faire pardonner aussi pour mon attitude de la veille aussi. Aussi…

A suivre.

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